29 mai 2015

Belgique, le 29 mai 2015

Il y à 30 ans

Bruxelles

29 mai 1985

Drame du Heyzel

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Laurent Depré, rédacteur en chef de DH.be, était présent sur les lieux de cette tragédie il y a 30 ans. Pour les jeunes ramasseurs de balle réquisitionnés pour l’événement, cette soirée a aussi tourné au vinaigre. Découvrez son témoignage.

«En mai 1985, j'ai dix ans et je joue au foot. Beaucoup… C'est ma passion comme celle de mes copains. À la cour de récré, c'est match sur match aux pauses de 10, 12 et 15h. Supporter du RWDM, en tête de la D2 à l'époque, je subis les quolibets de mes camarades de classe pour la plupart supporters mauves ourouches. Depuis un an, je fais ce que des milliers de gosses rêveraient de pouvoir faire au moins une fois dans leur vie. Je suis ramasseur de balle au Heysel pour les rencontres des Diables rouges.

Imaginez… Je prends place sur la piste d'athlétisme, contre les panneaux publicitaires fixes et cartonnés (à l’époque ils ne sont pas encore électroniques). J'entends les joueurs parler entre eux: Gerets, Pfaff, Scifo, Vercauteren, Vandenbergh, Ceulemans, Renquin. Parfois même, quand le ballon sort des limites de jeu à ma hauteur, leurs yeux se plongent dans les miens!

Je sais déjà que ce mois de mai sera inoubliable. En effet, le 1er , je suis présent au Heysel pour la victoire des Diables sur la Pologne (2-0) en vue d'une qualification pour Mexico 86. Le 29, je suis réquisitionné pour la finale des Clubs Champions entre Liverpool et la Juventus.

Ce mercredi-là est une belle journée ensoleillée, assez chaude. Je passe mon après-midi à la maison dans une attente fébrile. Incapable de me concentrer sur mes devoirs. Vers 18h15, mon papa rentre enfin du travail. Un quart d'heure plus tard, nous prenons la direction de l'avenue Houba de Strooper. En ville, l'ambiance semble électrique, je vais assister à la finale des finales! Dans quelques instants, je vais côtoyer les Platini, Boniek, Dalglish, Rush…!

Nous sommes en retard. Le temps d'arriver aux vestiaires des ramasseurs de balle et de sauter dans mon training bleu sponsorisé à l’époque par une banque fusionnée aujourd’hui, je n'assiste qu'à la seconde période d'une rencontre de jeunes en lever de rideau. Dès mon entrée sur la piste d'athlétisme encerclant la pelouse, j'ai senti la violence planer sur le stade. Je ne m'étais pas trompé. Très vite, piles et autres projectiles allaient prendre pour cible de simples gamins…

À part cela, l'ambiance est incroyable, avec des chants repris par des milliers de personnes et les innombrables drapeaux dans le soleil rasant d'un soir de printemps. Cela devait être une belle fête du foot au pied de l'Atomium. Je l'avais tant rêvée, espérée, attendue. En quelques minutes à peine, tout a basculé comme dans le pire des cauchemars.

Comme d'habitude, j'avais pris place à hauteur du milieu de la nouvelle tribune du Heysel (l’actuelle Tribune 3 du stade Roi Baudouin). Sur le trajet des vestiaires, avant le début de l'échauffement de la Juve et de Liverpool, je stoppe brusquement devant le bloc Z surmonté du gigantesque marquoir. La charge des supporters anglais est impressionnante. Je suis happé par ce spectacle, incapable d'esquisser le moindre mouvement, même de fuite. Je suis aux premières loges de ce qui allait devenir l'un des plus grands drames du football mondial. J'assiste à une véritable tornade. Là où c'était noir de monde, d'un coup, une partie du bloc s'ouvre pour laisser apparaître les travées. Les gens fuient la bagarre.

Photo: Journal "La Dernière Heure"

À ce moment, mon bras est saisi par l'un des adultes qui nous encadrent. C'est tout ce que je verrai d'une scène qui me prend encore aujourd'hui aux tripes. Pas de sang, pas de morts. Mais bien le goût encore présent de la folie, de la bêtise humaine.

Ensuite, ce fut l'attente, trop longue, dans un vestiaire mal aéré avec un va-et-vient constant et nerveux, des bruits, des pas de chevaux, des cris.... Symboles de l'état de stress et de perdition dans lequel était plongé ce vieux stade. Des personnes choquées et sans chaussure débarquaient dans notre local. D'autres, ayant fait un malaise, s'effondraient sur les banc, la peur au fond des yeux. La dernière image que je capterai du stade sera celle d'un policier à cheval sur la piste dans un indéfinissable brouhaha. Mon Heysel est mort ce soir-là...

Pour moi, la soirée est finie. La rencontre aura bien lieu, mais sans nous. Ainsi en a décidé mon père. Pourtant, tout n'est pas terminé. Au moment de reprendre la voiture, deux supporters italiens ont précipitamment quitté une cabine téléphonique et supplié qu'on les emmène à l'aéroport de Zaventem. Cela tombait bien, nous habitions la commune voisine.

Photo: Journal l'Avenir

Dans le véhicule, après quelques échanges pour exprimer toute notre stupeur, les visages se fermèrent et les voix se turent. L'Italien installé à l'arrière avec moi me tenait fort contre lui. Il avait eu peur. Il voulait rentrer en Italie. Téléphoner, rassurer les siens… Non, il ne faisait pas partie des victimes du hooliganisme.

Pour la petite histoire, je ne verrai jamais le but sur penalty de Michel Platini. Je me suis endormi, pendant le premier quart d'heure de jeu. Trop impressionné, trop d'images en tête, trop de tension nerveuse pour un ket de 10 ans…. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas vraiment l'essentiel.

 

Je le savais déjà»

Laurent Depré

Journal "La Dernière Heure" du 28 mai 2015

 

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